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Soigner la Patrie. La fabrique des plantes médicinales suisses
Résumé Dans les démocraties occidentales, la remise en cause depuis la fin des années 1970 du rôle de l’État dans la régulation économique se traduit par diverses reconfigurations institutionnelles et l’apparition de nouveaux collectifs d’acteurs publics et privés. Cette recherche explore la fabrique des « plantes médicinales suisses », en tant que celles-ci deviennent l’objet de nouvelles pratiques gouvernementales et entrepreneuriales ayant comme objectif commun de préserver « l’intérêt national » face à une concurrence étrangère accrue. Elle se consacre ainsi à l’étude des différentes pratiques qui, dans un contexte de forte compétition internationale, composent et encadrent la fabrication et la commercialisation de produits de santé à base de plantes en Suisse.

Basé sur une enquête ethnographique multisite menée pendant quatre ans et enrichie par l’analyse d’un corpus de sources iconographiques et écrites, ce travail vise à rendre compte des transformations et de la diversité des conceptions et des utilisations des plantes médicinales en Suisse, à partir des points de vue de divers professionnels et expert-e-s des administrations culturelles. Plus précisément, ce travail s’attache à restituer ces diverses conceptions et utilisations dans leurs dimensions politiques et transnationales mouvantes et particulières. Ainsi, cette recherche examine les « plantes médicinales suisses » en tant qu’elles sont au cœur de diverses réformes de politiques publiques (agricole, régionale, sanitaire, culturelle, commerciales et de l’innovation) qui témoignent à la fois de l’adaptation du droit suisse au normes européennes et internationales et de l’extension du droit fédéral.

Plusieurs éléments se dégagent de l’analyse de ce phénomène. Tout d’abord, cette recherche met en évidence comment des acteurs publics et privés mobilisent diverses prescriptions légales et normes volontaires pour qualifier les produits de santé à base de plantes en fonction de leurs finalités (usage culinaire, diététique, thérapeutique, cosmétique, relaxant ou répulsif) et des publics cibles auxquels ils sont destinés. Elle analyse de manière détaillée comment les normes légales et volontaires sont intégrées dans les produits de santé non seulement au moment de la conception du produit ou à travers son emballage et étiquetage, mais également dans la matière même des plantes médicinales à travers la sélection des variétés, l’organisation sociale de la filière de production et le choix des techniques culturales.

D’autre part, cette recherche contribue à mettre en lumière l’articulation complexe et dynamique entre les intérêts des coopératives de producteurs et des industries relatives aux « plantes médicinales suisses » d’une part, et l’« intérêt commun » d’autre part, articulation mobilisée tant par les gouvernements à l’échelle fédéral et cantonale que par les industries pharmaceutiques, cosmétiques, alimentaires et touristiques, locales et nationales. Ainsi, c’est à travers la création discursive et symbolique d’une communauté de destin entre le secteur privé des plantes médicinales et la population nationale, qu’il faut comprendre la consécration par les administrations culturelles cantonales et fédérales de certains usages économiques de plantes médicinales en tant que « patrimoine culturel immatériel » (ci-après PCI) d’importance nationale. En effet, l’analyse détaillée de la mise en œuvre de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco met non seulement en évidence comment le recours à des formulaires standardisés d’inscription pour l’inventaire du PCI en Suisse invisibilise les rapports de force, les enjeux et les controverses entourant la fabrication et la commercialisation des produits à base de plantes, mais aussi comment cet inventaire produit des images épurées des pratiques qui y sont inscrites. Ces images sont dès lors mobilisées par les acteurs gouvernementaux comme instrument de relations publiques afin de susciter d’une part un sentiment de fierté parmi la population locale et/ou nationale et de promouvoir d’autre part l’image à l’étranger d’une Suisse attrayante, ouverte, respectueuse de l’environnement et démocratiquement exemplaire, image qui favorise l’économie nationale par l’afflux d’investissements étrangers, de main-d’œuvre qualifiée et de touristes en direction de la Suisse.

À la croisée de l’anthropologie de l’action publique, de l’anthropologie des marchés et de l’anthropologie du patrimoine, cette recherche éclaire les enjeux multiples qui se dessinent à travers la fabrique des « plantes médicinales suisses ». Elle démontre que soigner la Patrie, consiste tout autant à : garantir la sécurité sanitaire des produits à base de plantes ; favoriser la « prospérité nationale » par l’intégration des agriculteurs de montagne dans la filière de plantes médicinales et par le soutien de l’industrie nationale à travers la recherche agronomique publique ; promouvoir les intérêts de la Suisse dans l’arène internationale en tant que place économique attractive ; ou encore renforcer la fierté de la population nationale et capter l’intérêt de l’étranger pour la Suisse à travers une image épurée de sa diversité culturelle nationale.
   
Mots-clés Plantes médicinales ; Industrie ; Processus de qualification ; Mise en forme des marchés ; Organisation du monde social ; Normalisation ; Diplomatie publique ; Suisse
   
Citation Perrin, J. (2017). Soigner la Patrie. La fabrique des plantes médicinales suisses, Doctorat, EHESS et Université de Neuchâtel, Paris et Neuchâtel.
   
Type Thèse (Français)
Année 2017
Departement academique Faculté des lettres et sciences humaines, Institut d'ethnologie
Université EHESS et Université de Neuchâtel (Paris et Neuchâtel)
Degré Doctorat