Login
La mise au travail d'une jeunesse populaire: ethnographie multi-située du dispositif de transition dans un contexte urbain de Suisse romande
Abstract Poursuivre une formation après l’école obligatoire et avoir un diplôme du secondaire sont aujourd’hui devenus une norme, voire une injonction pour les jeunes vivant·es en Suisse. Depuis le début des années 2000, un ensemble de mesures et de réformes ont été mises en œuvre pour faire en sorte que l’ensemble d’une génération possède un diplôme et laisser le moins de jeunes possible hors du système de formation. Des débats croissants sur l’efficacité des politiques et des mesures d’accompagnement des jeunes vers une formation (autour par exemple de leur incapacité à réguler les inégalités sociales) n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Ma recherche de doctorat s’inscrit dans cette actualité et propose d’analyser la régulation de la transition de la fin de l’école obligatoire à la formation certifiante à travers l’une de ces politiques : la politique active du chômage. Me défaisant de l’idée que la politique active du chômage n’est qu’un palliatif qui ne sert qu’à confirmer un destin social tout tracé et fait peser sur les jeunes la responsabilité de leur situation, j’analyse ce que cette politique produit comme transition vers la formation et le marché du travail.
Dans cette recherche, j’ai recouru au concept de dispositif développé par Michel Foucault en l’articulant à l’approche de l’imbrication des rapports de pouvoir. La fabrication de la transition vers la formation professionnelle et le travail est analysée en tant qu’entreprise de pouvoir : la transition n’existe pas en soi et n’est pas uniquement une étape de la vie qui caractérise la jeunesse. Dans cette approche, elle est également définie comme un dispositif de mise au travail qui émane des relations entre les politiques éducatives, les politiques actives du chômage, les institutions scolaires, les associations, les entreprises et les individus eux-mêmes. Dans la continuité des travaux sur l’action publique, cette recherche articule les échelles de conception, de mise en œuvre et de réception de l’action publique qui organisent la mise au travail des jeunesses populaires et leur imbrication dans des rapports de pouvoir, notamment de classe, de genre et de race. L’enjeu n’est pas de comprendre pourquoi et comment la transition participe à la reproduction des inégalités sociales, mais comment elle est effectivement un processus de mise au travail et de division du travail, c’est-à-dire un processus qui organise la mise à disposition à venir des individus sur le marché du travail. Ce travail a alors analysé par qui, par quelles institutions, dans quelles relations de pouvoir, sous quelles conditions et dans quels rapports sociaux est co-produite la mise au travail et comment ces discours sont appropriés et détournés par les agents sociaux et les jeunes, et avec quels effets.
Une ethnographique multi-située dans un canton urbain de Suisse romande a été réalisée. Entre 2013 et 2015, j’ai mené un terrain sur différents sites de la politique active en suivant les instruments, les technologies, les personnes et les jeunes bénéficiaires depuis le guichet de l’assurance-chômage jusqu’aux mesures d’insertion destinées aux jeunes adultes. Un terrain principal a été mené dans deux mesures d’insertion du SeMestre de motivation destinées aux jeunes sans qualification inscrit·es au chômage pour les accompagner vers une formation. Un terrain secondaire a été conduit dans une mesure d’évaluation des compétences scolaires. Cette ethnographie multi-située s’est déployée à travers des méthodes qualitatives diverses — 39 entretiens approfondis avec différentes catégories de professionnel·les, des responsables et membres de la direction d’institutions et des jeunes bénéficiaires, observation participante, consultation des dossiers administratifs et des documents institutionnels — et des analyses quantitatives des bases de données du chômage. La combinaison de ces méthodes m’a permis de tisser des relations entre les différentes échelles de l’action publique et des relations entre des éléments a priori éloignés entre eux.
Cette recherche a mis en lumière un ensemble hétérogène, mais néanmoins articulé, de pratiques et de discours qui organisent la gestion de la mise au travail des jeunesses populaires à travers la politique active du chômage. Cette recherche met en évidence que l’identité organisationnelle de chaque Semestre de motivation enquêté influence la fabrique de conditions de sortie des jeunes bénéficiaires du chômage. J’ai montré que les évaluations des situations sociales et des possibilités d’insertion des jeunes bénéficiaires sont façonnées par les identités organisationnelles ce qui produit des différences significatives dans les conditions de sortie du chômage des jeunes bénéficiaires entre les mesures du Semestre de motivation. Cette thèse a néanmoins montré que ces différences dans les conditions de sortie ne modifient pas les débouchés professionnels de cette jeunesse populaire. Leur mise au travail peut se penser sur le continuum de la formation professionnelle au travail gratuit qui tend à assigner les jeunes hommes blancs autochtones issus de milieu populaire aux apprentissages souvent les plus qualifiants et les jeunes femmes issues de l’immigration et racisées souvent aux apprentissages et aux emplois les moins qualifiants et les plus précaires. Cette thèse a également montré que malgré les différentiels de pouvoir, les jeunes usagères se pensent et se représentent dans le dispositif et agissent sur lui. Cette recherche a mis en évidence que leurs trajectoires sociales, scolaires et migratoires déterminent leur positionnement à l’égard du dispositif. Ainsi les jeunes femmes ayant grandi en Suisse tendent à refuser la prise en charge et se mettent à distance de la mesure d’insertion du Semestre de motivation, tandis que les jeunes femmes récemment immigrées en Suisse y voient une opportunité de pouvoir accéder à un travail ou à une formation. Enfin, nous avons également mis en évidence que ces deux positionnements ne se manifestent pas de la même manière dans le quotidien de la prise en charge. Selon leur situation familiale et leurs ambitions professionnelles, les jeunes femmes construisent leurs propose usages de la prise en charge pour se construire en tant que sujet.
Cette thèse a ainsi montré la pertinence du concept de dispositif articulée à une approche de l’imbrication des rapports de pouvoir pour analyser les instruments et les technologies gestionnaires de l’action publique. En articulant les échelles de l’action publique et en suivant les relations entre ces échelles, le concept de dispositif permet d’éviter la hiérarchisation entre les principes de structuration de l’action publique, la conception, la mise en œuvre et la réception de l’action publique. Ce concept étend ainsi l’analyse de l’action publique au-delà d’un champ disciplinaire que l’étude de l’assurance-chômage définit a priori.


Abstract:
Continuing education after compulsory schooling and obtaining a secondary school diploma have now become a norm or even an injunction for young people living in Switzerland. Since the early 2000s, a series of measures and reforms have been implemented to ensure that an entire generation has a diploma and leave as few young people as possible out of the education system. There has been a growing debate on the effectiveness of policies and measures to support young people in their transition to education (e.g. their inability to regulate social inequalities). My doctoral research is part of this current debate and proposes to analyse the regulation of the transition from the end of compulsory schooling to certified training through one of these policies: the active unemployment policy. Getting rid of the idea that the active unemployment policy is merely a palliative that only serves to confirm a clear-cut social destiny and makes young people take responsibility for their situation, I analyse what this policy produces as a transition to training and the labour market.
In this research, I have used the concept of a dispositive developed by Michel Foucault, articulating it with the approach of the interweaving of power relations. The making of the transition to vocational training and work is analysed as a power enterprise: the transition does not exist in itself and is not only a stage of life that characterises youth. In this approach, it is also defined as a mechanism for getting people into work that emanates from the relationships between educational policies, active unemployment policies, educational institutions, associations, enterprises and individuals themselves. In the continuity of the work on public action, this research articulates the scales of conception, implementation and reception of public action that organize the work of popular youth and their interweaving in power relations, particularly class, gender and race. The challenge is not to understand why and how the transition contributes to the reproduction of social inequalities, but how it is actually a process of putting people to work and dividing labour, a process that organizes the future availability of individuals on the labour market. This work then analysed by whom, by what institutions, in what power relations, under what conditions and in what social relations the putting to work is co-produced, and how these discourses are appropriated and diverted by social agents and young people, and with what effects.
A multi-site ethnographic study in an urban canton in French-speaking Switzerland was carried out. Between 2013 and 2015, I carried out fieldwork at various active policy sites, following the instruments, technologies, people and young beneficiaries from the unemployment insurance counter to integration measures for young adults. A main field was carried out in two integration measures of the SeMestre de motivation aimed at young people without qualifications who are registered as unemployed to accompany them towards training. A secondary field was conducted in a measure to evaluate school skills. This multi-site ethnography was deployed through various qualitative methods - 39 in-depth interviews with different categories of professionals, managers and members of the management of institutions and young beneficiaries, participant observation, consultation of administrative files and institutional documents - and quantitative analyses of unemployment databases. The combination of these methods enabled me to weave relationships between the different scales of public action and relationships between elements that were a priori far apart.
This research has brought to light a heterogeneous, but articulated, set of practices and discourses that organize the management of popular youth work through the active policy of unemployment. This research shows that the organizational identity of each motivational semester surveyed influences the manufacture of exit conditions for young beneficiaries of unemployment. I have shown that the evaluations of the social situations and of the possibilities of insertion of the young beneficiaries are shaped by the organizational identities, which produces significant differences in the conditions of exit from unemployment of the young beneficiaries between the measures of the Semester of motivation. This thesis has nevertheless shown that these differences in exit conditions do not modify the professional outlets of these popular youth. Their entry into work can be thought of in terms of the continuum of free vocational training at work, which tends to assign young white native men from working-class backgrounds to apprenticeships that often have the highest qualifications, and young women from immigrant backgrounds, who are often racialized, to the apprenticeships and jobs that have the lowest qualifications and are the most precarious. This thesis also showed that despite power differentials, young women users think and represent themselves in the system and act on it. This research has shown that their social, educational and migratory trajectories determine their positioning with regard to the system. Thus, young women who have grown up in Switzerland tend to refuse to be taken in charge and distance themselves from the Motivation Semester integration measure, whereas young women who have recently immigrated to Switzerland see it as an opportunity to gain access to a job or training. Finally, we have also shown that these two positions do not manifest themselves in the same way in the daily life of the care. Depending on their family situation and their professional ambitions, young women develop their proposed uses of care in order to construct themselves as subjects.
This thesis has thus shown the relevance of the concept of a system linked to an approach based on the interweaving of power relationships to analyse the instruments and technologies used to manage public action. By articulating the scales of public action and by following the relations between these scales, the concept of dispositive makes it possible to avoid the hierarchization between the principles of structuring public action, the design, implementation and reception of public action. This concept thus extends the analysis of public action beyond a disciplinary field that the study of unemployment insurance defines a priori.
   
Keywords Politique active du chômage; Jeunesses populaires; Dispositif; Suisse romande; Mise au travail; Ethnographie multi-située; Semestres de motivation; Active unemployment policy; Popular youth; Dispositive; French-speaking Switzerland; Putting unemployed to work; Multi-site ethnography; Motivational semesters;Michel Foucault; Interweaving of power relations

Michel Foucault – Imbrication des rapports de pouvoir
   
Citation Nada, E. (2020). La mise au travail d'une jeunesse populaire: ethnographie multi-située du dispositif de transition dans un contexte urbain de Suisse romande. Doctorat, Université de Neuchâtel, Université de Neuchâtel.
   
Type Thesis (French)
Year 2020
Academic department Faculté des lettres et sciences humaines, Institut de sociologie
University Université de Neuchâtel (Université de Neuchâtel)
Degree Doctorat